Sous le titre "L’Europe contre la fatalité" le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung a publié le 23 février 2010 une tribune de M. Bernard de Montferrand, ambassadeur de France en Allemagne, sur l’efficacité de la politique européenne pour résoudre les problèmes du continent.
Dans les tragédies grecques, le chœur des pleureuses est souvent la voix annonciatrice des catastrophes inévitables qu’à force de résignation les héros finissent parfois par favoriser.
En Europe aussi, nous avons un « chœur de pleureuses » qui ne cesse de prédire le pire… Chaque matin ils nous décrivent l’impuissance des institutions bruxelloises, chaque matin ils déplorent la marginalisation de l’Europe face au G2 sino-américain, chaque matin ils nous parlent d’une vieille Europe usée, sans capacité de rebond face à la crise, chaque matin ils nous annoncent de graves et imminentes tensions entre la France et l’Allemagne et la fin du « moteur » européen.
Ne nous laissons pas abuser car la réalité, Dieu merci, est toute autre.
La crise d’abord : la vérité est que l’Europe en sort plus forte qu’elle n’y est entrée. N’oublions pas que c’est elle qui a inventé une réponse à un choc financier qui était venu des Etats-Unis. La crise aurait pu faire éclater l’Union. Elle a au contraire prouvé les avantages considérables de l’Euro. Elle a ensuite provoqué une demande de plus d’Europe pour coordonner le sauvetage des banques, pour une relance coordonnée grâce à des plans conjoncturels. Elle a montré que nous refusions ensemble le protectionnisme. La crise a accru le sentiment de solidarité et la situation difficile de la Grèce menace aujourd’hui aussi peu l’Union que la quasi faillite de la Californie, il y a peu, menaçait l’Amérique. Ne nous laissons pas impressionner par les spéculateurs.
Au total, l’Europe a géré la crise avec sa nature qui est celle, non pas d’un Etat unitaire et homogène, mais d’une structure encore incomplète et très diverse comme un moteur hybride avec une composante intergouvernementale et une composante fédérale. Chacun a aujourd’hui une claire conscience qu’il faut aller plus loin pour améliorer la gouvernance économique de l’Union mais aussi sa compétitivité. Il est remarquable que la première initiative de la nouvelle Présidence européenne, celle de M. van Rompuy, ait été d’organiser un conseil européen informel sur l’orientation des politiques économiques. L’Union a besoin d’abord d’un débat politique pour qu’ensuite les orientations décidées soient étudiées et non l’inverse. En procédant ainsi l’on remet l’Europe sur ses pieds pour parler de sujets aussi complexes et politiquement sensibles que la stratégie de croissance européenne, l’exercice de la solidarité, le respect des disciplines, et la recherche de la compétitivité. Mettre les problèmes sur la table et les prendre à bras le corps est la seule manière de progresser.
La lamentation du chœur des pleureuses européen concerne aussi souvent le couple franco-allemand. A l’entente de jadis aurait aujourd’hui succédé le chacun pour soi des intérêts nationaux, le risque de confrontation entre des politiques économiques différentes et l’absence d’ambition pour l’Europe. Or que voit-on dans la réalité ? Depuis un an l’Allemagne et la France malgré la diversité de leur situation ont une relation particulièrement étroite pour réagir avec succès face à la crise, pour pousser à la ratification du traité de Lisbonne qui, faut-il le rappeler, est leur œuvre commune pour sortir l’Europe de l’ornière institutionnelle où elle s’était enlisée. Le 4 février, les deux pays ont approuvé lors d’un
Conseil des ministres commun un «
agenda franco-allemand pour l’Europe » à l’horizon 2020. Ce texte est à la fois une déclaration ambitieuse de volonté politique pour faire progresser l’Europe avec tous leurs partenaires et une liste de projets très concrets pour approfondir la coopération entre les deux pays. Chacun de ces projets a un double but : créer de la valeur ajoutée européenne pour rendre notre continent plus compétitif ; développer les relations entre sociétés civiles, qu’il s’agisse de chercheurs, d’universitaires ou d’entreprises. Une fois de plus, dans une Europe à 27 beaucoup plus diverse, face aux défis de la sortie de crise, de la réforme du système financier international et de la lutte contre le changement climatique, l’Allemagne et la France montrent la voie et adressent un signal très clair que l’Europe n’entend en aucun cas se résigner ou rester à l’écart de l’Histoire mais qu’elle veut être un acteur majeur du XXIème siècle. Je prends le pari que beaucoup seront surpris de la vitalité renouvelée du vieux continent.
Bernard de Montferrand