Les délégués de la troisième conférence de suivi de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe furent abasourdis en entendant en octobre 1986 à Vienne un fonctionnaire français non seulement prendre la parole au nom de la République fédérale d’Allemagne mais aussi prononcer son intervention en allemand. Lorsque, peu de temps après, un fonctionnaire allemand répondit au nom de la République française, en français, « bien sûr », la surprise des participants à la conférence fut à son comble. Que s’était-il passé ?
Les échanges de fonctionnaires, une approche visionnaire et une nouvelle preuve de confiance réciproque
Début 1986, le ministre allemand des Affaires étrangères
Hans-Dietrich Genscher et son homologue français
Roland Dumas avaient eu l’idée de mettre en place un
programme d’échanges destiné aux fonctionnaires des deux ministères. Ces échanges devaient permettre aux intéressés de
se familiariser avec la pratique diplomatique du pays partenaire afin de renforcer la coopération franco-allemande dans le travail quotidien. C’était à la fois une approche visionnaire et une nouvelle preuve de confiance réciproque. La décision fut prise lors du sommet franco-allemand des 27 et 28 février 1986. Dès le mois d’octobre, on vit les premiers diplomates prendre leur poste auprès de chaque ministère des Affaires étrangères, à Bonn et à Paris. D’autres ministères ne tardèrent pas à suivre cet exemple.
Cela remonte à vingt-cinq ans.
Les échanges qui virent le jour à l’époque à une petite échelle sont devenus entre-temps l’un des programmes les plus importants et les plus vastes du genre qui n’a pas son pareil dans le monde. La déclaration franco-allemande publiée le 22 janvier 2003 à l’occasion du quarantième anniversaire du traité de l’Élysée est venue non seulement confirmer le rôle de ces échanges, elle a insufflé un nouvel élan à l’initiative lancée en 1986. Aujourd’hui,
les fonctionnaires d’échange sont solidement intégrés dans les structures de leur administration partenaire : ils participent aux réunions sur un pied d’égalité. Ils reçoivent et rédigent des documents internes. Ils assistent à des entretiens confidentiels. Ils ne se limitent pas à observer leurs collègues dans leur travail, ils collaborent avec eux au quotidien. Cela facilite la préparation des réunions des chefs d’État et de gouvernement ainsi que des ministres des Affaires étrangères. Mais cela est aussi utile dans les questions de détail pour assurer la
concertation, parfois laborieuse, sur des projets de grande envergure et sur les différentes étapes de leur mise en œuvre. Les diplomates d’échange jouent à la fois un
rôle de stimulant et de dispositif d’alerte précoce : leurs idées prennent en considération les désirs formulés de chaque côté du Rhin et les moyens de les réaliser. Ils peuvent fournir rapidement des informations manquantes et rendent les propositions et les décisions plus compréhensibles car ils ont une approche particulière du pays partenaire.
Les fonctionnaires d’échange apportent une contribution utile et parfois décisive permettant d’éviter des malentendus à un stade précoce
Ainsi,
les fonctionnaires d’échange apportent une contribution utile et parfois décisive permettant d’éviter des malentendus à un stade précoce et par là même des conflits potentiels. Le succès du programme d’échanges reflète surtout une chose : ces vingt-cinq années de coopération dans la vie diplomatique au quotidien ont engendré une multitude d’expériences personnelles et des liens de confiance qui perdurent bien au delà de la durée de l’échange, souvent même tout au long d’une carrière professionnelle. La somme de ces expériences individuelles permet à chaque ministère des Affaires étrangères d’avoir une connaissance approfondie de l’autre.
C’est également grâce à ces échanges que l’étroite coopération entre nos deux pays est assise de façon durable sur une base solide qui résiste même lorsque des vents contraires semblent souffler sur la situation politique générale. À tous les niveaux, du rédacteur au conseiller du secrétaire d’État ou du ministre, les échanges de fonctionnaires constituent entre-temps l’un des instruments les plus précieux du partenariat franco-allemand.
Cela est bénéfique à l’Europe. Aujourd’hui plus que jamais, il est essentiel que l’Allemagne et la France assument leur responsabilité s’agissant de l’unité et de la stabilité de l’Europe et qu’elles aillent de l’avant en adoptant des positions communes. La détermination d’Angela Merkel et de Nicolas Sarkozy lors des récents sommets européens a montré que la dynamique franco-allemande reste indispensable pour construire l’avenir de l’Europe.
Nous devons cultiver avec soin cette relation unique qui existe entre l’Allemagne et la France.
Nos deux pays célébreront
en 2013 le cinquantième anniversaire du traité de l’Élysée qui a jeté les bases contractuelles de l’amitié franco-allemande. Nous avons réussi à faire vivre le texte du traité, et cela notamment grâce à des programmes aussi fructueux que les échanges de fonctionnaires. Nous poursuivrons dans cette voie. En effet, nos relations ressemblent à celles qu’entretiennent de bons vieux amis qui se rendent visite, qui se connaissent bien et qui travaillent ensemble. Parfois, les avis divergent mais l’on se fait confiance et l’on se comprend.
Cet article a été rédigé par les trois fonctionnaires les plus haut placés au sein des ministères des Affaires étrangères allemand et français. Harald Braun et Emily Haber sont tous deux secrétaires d’État au ministère fédéral des Affaires étrangères à Berlin et Pierre Sellal est le secrétaire général du Quai d’Orsay à Paris.